Faut-il reconnaître d’office le cancer du sein comme maladie professionnelle après des années de travail de nuit ?

· Travail et protection sociale

Interpellé le 7 octobre par une députée, le ministre du Travail a renvoyé à un « travail paritaire » la reconnaissance du cancer du sein comme maladie professionnelle.

Soignante en tenue de bloc, masque et charlotte, éclairée par une lampe opératoire dans une salle sombre, photo en noir et blanc
Photo : yaser mobarakabadi / Unsplash (licence Unsplash) – recadrée en 3:4

Le contexte

Sylvie Pioli a travaillé de nuit pendant vingt-cinq ans comme infirmière à l’hôpital de Martigues, à raison d’environ 140 nuits par an. Son cancer du sein a été diagnostiqué en 2014. Il a fallu attendre le 3 mars 2026 pour que le tribunal administratif de Marseille reconnaisse un lien avec son travail, et l’hôpital a fait appel.

Ce genre de victoire reste rare. Le cancer du sein, qui tue près de 13 000 femmes par an en France, ne figure dans aucun tableau des maladies professionnelles. Une salariée doit donc démontrer que sa maladie est « essentiellement et directement » causée par son travail habituel, et ce chemin n’est ouvert que si la maladie entraîne une incapacité permanente d’au moins 25 % ou le décès.

Ce qu’a demandé la députée

Le 7 octobre, pendant une audition sur le budget 2027 de la Sécurité sociale, la députée écologiste Danielle Simonnet a demandé au gouvernement ce qu’il attendait pour reconnaître le cancer du sein comme maladie professionnelle. Elle cite le travail de nuit, mais aussi les rayonnements ionisants et certains produits chimiques, et reproche au Medef de freiner. Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, lui a répondu qu’il fallait « passer par le processus », qui « demande un travail paritaire ». La CFDT réclame elle aussi la création d’un tableau.

Ce que changerait un tableau

Un tableau crée une présomption d’origine : la salariée qui remplit les conditions fixées, par exemple une durée d’exposition, n’a plus à prouver le lien avec son travail. La reconnaissance donne droit à des indemnités d’arrêt de travail complétées par l’employeur et à une indemnisation en cas d’incapacité permanente. Syndicats et patronat, consultés avant toute création, défendent ici des intérêts divergents : chaque nouvelle maladie reconnue peut alourdir les cotisations patronales.

Ce que disent les études

Le Centre international de recherche sur le cancer classe depuis 2007 le travail posté qui dérègle l’horloge biologique comme « probablement cancérogène ». En 2016, l’Anses a jugé « probable » l’effet du travail de nuit sur le risque de cancer, avec des éléments en faveur d’un excès de cancers du sein. Elle comptait alors environ 3,5 millions de personnes travaillant la nuit, de façon habituelle ou occasionnelle, en 2012.

Probable ne veut pas dire prouvé. Dans le dossier de Martigues, les experts ont jugé le lien plausible sans le tenir pour formellement établi. Le gouvernement a saisi l’Anses en 2023 pour faire le point sur le travail de nuit et le cancer du sein ; selon la CFDT, son rapport est attendu début 2027. Viendraient ensuite l’avis des syndicats et du patronat, puis un éventuel décret.

Les arguments pour

  • Des malades attendent plus de dix ans avant de voir leur cancer reconnu L’infirmière de Martigues, malade depuis 2014, n’a obtenu gain de cause qu’en mars 2026, et l’hôpital a fait appel. Sans tableau, chaque femme doit monter un dossier médical, passer des expertises et souvent aller au tribunal, avec une incapacité d’au moins 25 % comme condition d’entrée. Un tableau remplacerait ce parcours par une liste de conditions à vérifier.
  • On demande aux malades une preuve que la science ne peut pas fournir pour une seule personne Le CIRC et l’Anses jugent le risque probable à l’échelle de milliers de travailleuses. Pour une femme donnée, il est presque impossible de montrer que ses nuits, plutôt qu’un autre facteur, ont déclenché la maladie, d’où la rareté des reconnaissances. La présomption règle ce doute en faveur de celles qui ont été le plus exposées, au lieu de le faire peser sur elles.
  • Un risque reconnu coûte aux employeurs, qui ont alors intérêt à mieux organiser les nuits Les maladies reconnues pèsent sur les cotisations patronales. Tant que presque aucun cancer du sein n’est reconnu, cette pression financière reste faible. L’Anses recommandait dès 2016 de réserver le travail de nuit aux activités qui l’exigent et de l’organiser pour limiter le dérèglement du sommeil.

Les arguments contre

  • L’expertise scientifique demandée en 2023 n’a pas encore rendu ses conclusions Le travail de nuit est classé « probablement » cancérogène, pas « cancérogène avéré », et les experts du dossier de Martigues parlent d’un lien plausible mais non établi. Le rapport de l’Anses est attendu début 2027 selon la CFDT. Créer un tableau avant reviendrait à fixer sans base solide ses conditions d’accès, comme le nombre d’années de nuit exigé.
  • Une présomption ferait reconnaître des cancers que le travail n’a pas provoqués Le cancer du sein touche plus de 60 000 femmes par an, qu’elles travaillent de nuit ou non. Parmi les salariées de nuit malades, certaines l’auraient été de toute façon, et une présomption ne permet pas de les distinguer. Les employeurs paieraient alors, par leurs cotisations, pour des maladies sans lien avec les conditions de travail qu’ils imposent.
  • L’examen au cas par cas reconnaît déjà les expositions les plus longues Une ancienne infirmière de Sarreguemines a été reconnue en 2023 sans passer par le tribunal, puis une agente de sécurité et une aide-soignante en 2025. Ces dossiers tiennent compte du nombre réel de nuits travaillées et des autres facteurs de risque de chaque femme, ce qu’un tableau aux critères uniformes ne fait pas.

Sources

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