L'Allemagne a-t-elle raison de juger l'ancien officier ukrainien accusé du sabotage de Nord Stream ?

· Europe et international

Le procès de Serhii Kuznietsov, ancien officier ukrainien accusé d'avoir dirigé le sabotage des gazoducs Nord Stream en 2022, s'est ouvert le 14 octobre à Hambourg.

Une grosse canalisation grimpe à travers une forêt, vue dans l'axe du tuyau.
Photo Sam Di Risio, Unsplash (licence Unsplash), Killin (Royaume-Uni), photo d'illustration, recadrée en 3:4

Le contexte

Quatre ans après les explosions, un homme est enfin dans le box. Depuis le 14 octobre, la cour régionale supérieure de Hambourg juge Serhii Kuznietsov, ancien officier des forces spéciales ukrainiennes. Le parquet fédéral allemand l'accuse d'avoir dirigé l'équipe de plongeurs, l'expert en explosifs et le skipper qui, le 26 septembre 2022, ont posé les charges sur les gazoducs Nord Stream 1 et 2 en mer Baltique, à partir du voilier Andromeda loué à Rostock avec de faux papiers. Trois des quatre conduites ont été détruites. Les chefs d'accusation vont de l'attaque contre des infrastructures énergétiques civiles au crime de guerre. Arrêté en Italie à l'été 2025 pendant ses vacances, extradé en novembre, il conteste les faits. Une trentaine d'audiences sont prévues jusqu'en février 2027.

Ce que dit la défense, ce que dit Kiev

Ses avocats ont échoué à contester la compétence des tribunaux allemands. Ils pourraient soutenir que les gazoducs, qui acheminaient le gaz russe, étaient des cibles militaires légitimes. Selon le magazine Stern, l'accusé refusera de témoigner, les anciens membres des forces spéciales n'ayant pas le droit de parler de leurs missions. L'Ukraine nie avoir orchestré le sabotage, dit n'avoir « aucune attente » envers ce procès, mais ne cache pas sa satisfaction : une capacité de financement de la guerre russe en moins. Début juillet, le parquet allemand a pourtant accusé les autorités ukrainiennes d'avoir donné l'ordre. Un second suspect, arrêté en Croatie en août après qu'un juge polonais a refusé son extradition, attend une décision en appel.

Pourquoi le sujet reste sensible en Allemagne

Nord Stream 1 était le principal axe d'approvisionnement de l'Allemagne en gaz russe, même si Moscou avait déjà coupé les livraisons fin août 2022. Les explosions ont aggravé la crise énergétique européenne, et certains en Allemagne leur reprochent encore la flambée des prix. Le Kremlin, par la voix de Dmitri Peskov, attend que le procès nomme les exécutants et les commanditaires. Devant le tribunal, un petit groupe de manifestants pro-ukrainiens s'est rassemblé. Reste la question que ce procès pose à toute l'Europe : faut-il juger comme un criminel un soldat d'un pays allié, en guerre, pour une attaque contre une infrastructure russo-allemande ?

Les arguments pour

  • Faire sauter un gazoduc en mer Baltique reste un crime, quel que soit le camp de son auteur L'attaque a visé des infrastructures civiles qui alimentaient l'Allemagne en gaz, et elle a été préparée depuis Rostock, avec un voilier loué sous de faux papiers sur lequel la chaîne ARD dit que des traces d'explosifs militaires ont été retrouvées. Le tribunal a confirmé sa compétence et juge les soupçons « suffisants ». Un État de droit ne peut pas fermer les yeux sur un sabotage organisé depuis son territoire au motif que la cible appartenait pour partie à la Russie.
  • L'Allemagne a payé la facture : seul un procès peut établir qui a fait quoi Nord Stream 1 était le principal axe d'arrivée du gaz russe en Allemagne, et les explosions ont aggravé la crise énergétique européenne. Depuis 2022, la Russie accuse les États-Unis, Kiev nie, et le Wall Street Journal a décrit une opération ukrainienne stoppée puis menée malgré tout. Un procès public, avec des preuves jugées « accablantes » par les enquêteurs, est le seul moyen de remplacer les théories par des faits établis.

Les arguments contre

  • Ce gazoduc finançait la guerre de Poutine : un soldat ukrainien n'a pas à être traité en criminel de guerre par un allié La défense pourrait plaider que les conduites qui acheminaient le gaz russe étaient une cible militaire légitime, et Kiev elle-même se félicite d'une capacité de financement en moins pour Moscou. Un tribunal polonais a d'ailleurs refusé l'an dernier d'extrader un autre suspect. Pour les critiques du procès, l'Allemagne, qui soutient l'Ukraine, se retrouve à poursuivre ceux qui ont frappé l'économie de guerre russe.
  • Un procès dont Moscou attend les noms des commanditaires offre une tribune au Kremlin Dmitri Peskov a déjà annoncé que la Russie attend du procès qu'il désigne les exécutants et « ceux qui ont donné l'ordre ». Le parquet allemand a lui-même accusé les autorités ukrainiennes en juillet. Chaque audience, jusqu'en février 2027, fournira à la propagande russe des éléments pour présenter l'Ukraine en agresseur, au moment où Moscou bombarde les installations énergétiques ukrainiennes.

Sources

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